Mob Sound

Feb 26 2010

Nietzsche - Gai savoir - § 383 “Chanter avec les grillons”

F. Nietzche, Le Gai savoir, Cinquième Livre, Nous, sans peur - § 383

(traduction de Patrick Wotling, in F. Nietzsche, Oeuvres complètes, Flammarion Mille et une pages, p. 307)

Epilogue

Mais tandis qu’en conclusion je peins très très lentement ce sombre point d’interrogation et me dispose encore à rappeler à mes lecteurs les vertus du bien-lire - oh, quelles vertus oubliées et inconnues ! - , voici que se fait entendre autour de moi le rire le plus malicieux, le plus enjoué, le plus farfadesque : les esprits de mon livre eux-mêmes s’en prennent soudain à moi, me tirent les oreilles me rappellent à l’ordre. « Nous n’en pouvons plus - me crient-ils -; assez, assez de cette musique noir corbeau. Le clair matin ne s’étend-il pas autour de nous ? Ainsi qu’un valon et un pré vert et tendre, le royaume de la danse? Y eut-il jamais une meilleure heure pour être gai ? Qui nous chantera un chant, un chant du matin, assez ensoleillé, assez léger, assez aîlé pour ne pas effaroucher les grillons, - pour inviter bien plutôt les grillons à chanter et danser avec nous ?Et mieux encore une simple cornemuse rustique plutôt que ces sons mystérieux, ces cris d’oiseau de mauvais augure, ces voix de sépulcre et ces sifflements de marmotte dont vous nous avez régalés jusqu’à présent dans votre désert, monsieur l’ermite et le musicien de l’avenir ! Non ! Assez de ces sonorités ! Entonnons plutôt des airs agréables, et plus joyeux ! » - Est-ce cela qui vous plaît, mes impatients amis ? Très bien ! Qui aurait le coeur de vous le refuser ? Ma cornemuse attend déjà, mon gosier aussi - il se peut qu’il soit un peu enroué, il faudra vous en contenter ! En compensation nous sommes à la montagne. Mais ce que l’on vous fera entendre est du moins nouveau ; et si vous ne le comprenez pas, si vous comprenez le chanteur de travers, qu’importe ! C’est cela, la « malédiction du chanteur ». Vous pourrez entendre sa musique et sa mélodie d’autant plus clairement, au son de son fifre d’autant mieux - danser. Le voulez-vous ?…

La traduction d’Henri Albert (1887) de ce passage (WikiSource) est bien aussi belle, mais bien différente (moins cosmique ou fidèle à la terre si l’on peut dire) :

Qui veut entonner un chant, un chant du matin, tellement ensoleillé, tellement léger, si aérien qu’il ne chasse pas les idées noires, mais qu’il les invite à chanter avec lui, à danser avec lui ?

Tags : citation
Page 1 of 1